Jeanne Dortzal

Jeanne Dortzal

Déception

Déception

 

J'avais bien résolu ce soir, en vérité,

De composer pour toi, sinon quelque chef-d'oeuvre,

Du moins, je te l'avoue avec sincérité,

- Etant des grands rimeurs le très humble manoeuvre -

Quelques vers sur l'amour, sur la vie et sur rien.

Or donc, je m'enfermai dans une pièce sombre,

Commandant à mon coeur d'agir comme un vaurien,

Et de me raconter, sans calculer le nombre,

Ses crimes les plus noirs, ses larcins impunis;

Le drôle eut peur, sans doute, et garda le silence,

Je crois que mes instants se fussent rembrunis

Au souvenir précis de son indifférence:

Je mis donc hors de cause, et pour cause, mon coeur.

Mais si je revenais à ce qui m'intéresse?

Je voulais donc des vers pour endormir ma peur.

Les vers, me direz-vous, se font dans la paresse?

Ma foi, c'est le moyen de reposer en paix,

Lorsqu'on a supporté tout le jour, en silence,

Ces sortes d'importuns qui pour vous font des frais,

Et qui vont, grelottant dans leur indifférence;

Pauvres gens, si surpris qu'on ait pu rire au nez

Des déclarations de leur sotte cervelle,

Et qu'on ait franchement crié bien haut: assez!

Quand ils osaient parler de tendresse éternelle!

Faiseurs de songes creux, qui ne comprennent pas

Qu'un peu de vérité vaut mieux que leurs sornettes,

Et que plus de franchise eût dirigé leurs pas,

Et fait d'eux des amants, non des marionnettes!

 

Mais oui, j'adore l'ombre, et l'espace et le vent;

J'aime la volupté que procure une larme;

Quand je la sens venir je m'élance au devant,

Sachant bien, pour mon coeur, quel en sera le charme.

J'aime ce petit coin triste et silencieux

Où, par les soirs trop lourds, vient s'accouder mon rêve;

Je reste là pensive et regarde les cieux,

Attendant qu'une étoile en mon âme se lève!

 

 

Mais où m'entraîne donc ce maudit balancier?

Pour peu que cela dure encore quelques minutes,

Je crains de ne pouvoir arrêter mon coursier,

Et de faire éclater en moi bien des disputes.

Je voulais raconter, qu'ayant depuis longtemps

Négligé d'aborder ma très charmante muse,

- Ayant sans doute ailleurs perdu fort bien mon temps -

J'avais imaginé cette petite ruse

De préparer chez moi, pour elle adroitement,

Ces mille riens jolis qui font qu'une maîtresse,

Bien que n'éprouvant pas la plus petite ivresse,

Sans trop savoir pourquoi se donne à son amant.

 

 

Bien que ce fût le soir et qu'en ma jeune tête

Régnât le plus grand calme, un rêve me hantait:

Celui de voir couchée au milieu de ma fête

Cette indomptable muse au visage parfait.

Cette idéale amante, au front rempli d'étoile,

Que l'on contemple presque avec étonnement,

Tant la splendeur du ciel qui flotte dans ses voiles

 

Laisse au fond de nos coeurs un éblouissement.

 

Mais je n'ai rien prouvé de plus que tout à l'heure,

Que t'en semble ma muse? Oserais-tu nier

Qu'il ne manquait que toi ce soir dans ma demeure,

Et que mes vers sont bons à jeter au panier?

Pourquoi? Mon Dieu, la chose est toute naturelle:

Je t'avais invitée en excluant l'amour,

Ne l'ayant pas jugé comme une bagatelle,

Tu trouvas bon, ma foi, de me jouer le tour`

De manquer au banquet de mon indifférence;

D'aller ailleurs emplir ta coupe de nectar,

Cependant que comptant les larmes du silence

Je me laissais glisser au fond d'un cauchemar.

 

Variations sur un même thème (Le Jardin des Dieux, 1908)



21/01/2013
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