Jeanne Dortzal

Jeanne Dortzal

L'automne

L'automne

 

Voici l'heure des solitudes éblouies.

L'automne a renversé sa tête dans mes bras,

Et de sa chevelure, aux sèves inouïes,

Monte le parfum dru de l'arbre et du sol gras.

 

La saison retournée appelle la charrue.

Le ciel sent l'herbe saoule et l'humus. En arrêt,

Mon chien de l'autre hiver regarde l'étendue,

Et la plaine qui bouge a léché ses jarrets.

 

L'homme, portant le jour ainsi qu'une futaille,

Marche contre le vent, et sur ses poigs velus

Où la pioche et la terre ont laissé leur entaille,

Octobre se soulève et danse, les yeux nus.

 

Revoici l'heure des solitudes obliques.

La  plaine et l'arbre ont retenu leurs battements,

L'horizon a voilé les vendanges bibliques,

Le vin coule, innondant les mamelles du temps.

 

Si la terre a rendu au centuple sa force,

C'est pour que sa clarté qui titube ait nos fronts;

Le vin devait creuser la cuve sous l'écorce

Et l'emplir de soleil, d'écume et de sang blond,

 

Pour que l'esprit chantât et devînt sa réplique.

Uni à la chaleur joyeuse des instants,

N'es-tu pas ma jeunesse et toute sa musique,

Et n'ai-je pas noyé mon rêve dans ton sang?

 

Je t'aime dans l'angoisse orgueilleuse de vivre,

Et ma chair indomptée, avec tous ses vaisseaux,

Son fleuve de paresse offrant sa buée ivre,

Devient Dieu, quand le vin a jeté son lasso.

 

L'automne fut vraiment l'esclave et la maîtresse.

Nous avons emmêlé nos bouches et nos reins,

Et dans sa rude odeur d'écorce et de faunesse,

J'ai possédé ma terre et les soleils marins.

 

Et comme un homme en plein amour, suant ma joie,

Les coudes enfoncés dans les hanches du ciel,

J'ai tenu la saison comme on tient une proie,

Le vin crevait la voûte où fume l'irréel.

 

Bacchante au coeur puissant, j'ai rougi la minute.

Mes talons maintenaient l'espace qui fuyait,

Une allégresse énorme emporta ma cahute,

Par soubresauts, l'oubli vierge m'enveloppait.

 

Je fus l'être qui chante à tâtons et que pousse

L'aveuglante clarté dont j'ai rempli mn bol.

Et quelle plénitude a ce rire qui mousse,

Quel hoquet vers la vie où la joie est un vol.

 

J'ai fermé ma maison d'amour avec la rage

Qu'ont les vieux matelots qui cinglent vers l'oubli.

Le vin grandiloquent bosselle toute image,

J'ai régné sur l'absence et Dieu fut aboli.

 

Que grincent les verrous et que siffle l'automne,

Ma soif a dépassé mon rêve, et mon cerveau,

Empli jusqu'à crever, roule comme une tonne:

La nuit saoule ne fut jamais à mon niveau.

 

La croix de sable, 1927.



14/12/2012
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Ces blogs de Littérature & Poésie pourraient vous intéresser

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour