Jeanne Dortzal

Jeanne Dortzal

L'île enchantée

L'île enchantée

 

Rien, pas même l'écho du sable. Et le ciel bat.

Pourchasseurs de soleils, rapides et voraces,

Qu'avons-nous fait, sinon mourir de trop d'espace

            En regardant là-bas?

 

Comme un voilier buveur d'écume,

Rasant les vagues d'or des horizons perdus,

Sans jamais aborder, nous voici revenus

Devant l'île enchantée où l'espérance fume.

 

             Encor quelques lieues;

Mais la distance a résonné contre la coque;

Nous avions beau lutter, béliers qui s'entre-choquent,

Nous retombions, les reins cassés, les lèvres bleues.

 

Cependant, malgré nous, tordant ses bras de fée,

Notre désir humait le large et louvoyant,

Enlaçait la courbure invisible du vent,

Cmme une bouche tiède à la nuit agrafée.

 

Là-bas, l'île endormeuse élargissait ses feuilles.

La poussière des soirs bougeait entre nos doigts,

Et les yeux agrandis par l'odeur d'autrefois,

Nous avons respiré le sang même des feuilles.

 

La forêt, soulevant sa carapace verte,

Arrondissait le ciel où buvaient nos cerveaux,

Précipitant l'azur au seuil des jours nouveaux.

Lequel osa franchir cette porte entr'ouverte,

 

Et mesurant la vie, à coups d'ongle et de reins,

Escalada le dos satiné des étoiles,

Afin d'apercevoir, dressé comme une voile,

Cet empire enchanté qui fuit entre nos mains?

 

Voluptueux espoir dormant à fond de cale,

Et que la traversée a rendu si vivant.

Quoi, pas même un hublot où l'horizon dévale,

Mais les cris étouffés du charbon et du vent!

 

Dans un carré d'air triste, aux volutes de sel,

J'ai roulé mon hamac avec des mots rageurs,

Et marin projeté sur les brisants du coeur,

J'ai sifflé vers la lune en m'agrippant au ciel.

 

Le mur d'eau se dressa, happant mes souvenirs;

Je me souviens d'un horizon aux muscles fauves,

De pays sans écorce avec leurs crêtes chauves,

Et du sommeil bourbeux revenant m'engloutir.

 

Ressuscité d'entre les rêves, mon esprit,

Parcourant la splendeur ders océans stellaires,

Galion du soleil, oiseau de paradis,

Pailletait l'invisible au large des nuits claires.

 

Et j'ai revu l'île enchantée aux sept rivages,

Son horizon féerique au contour irréel;

Voluptueusement accoudée aux cordages,

J'ai devancé le jour. Le silence était tel,

 

Qu'en enfonçant mes bras dans la masse fluide,

Parmi les sables bleus et les coraux vermeils,

Fleur géante enroulée à la forêt limpide,

J'ai cru toucher le golfe où boivent les soleils.

 

La croix de sable, 1927



29/11/2012
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