Jeanne Dortzal

Jeanne Dortzal

La médaille d'El-Djem

La médaille d'El-Djem

 

L'enfant me l'a lancée en poussant la lumière.

C'était là-bas, contre la plaine. Un air bronzé

Balayait l'étendue et presque à ras de terre:

Les terrasses, la ville et les siècles brisés.

 

J'interroge. j'appelle. Ici, la place chaude,

La dalle où la tunique et le voile ont passé.

Ca sent le miel et le safran. La clarté rôde,

On dirait que les murs sous mes doigts ont bougé.

 

Et la médaille est là qui m'attire. Le cuivre

A l'air de supplier.Je regarde. Je sais.

La moisissure saigne: un être va revivre,

Un coup d'ongle, et la face a surgi du passé.

 

C'est bien moi dans l'espace et le temps. les paupières,

Sous l'amoncellement des siècles ont pâli,

Mais la bouche est vivante et garde sa lumière,

La bouche émerveillée a bien le même pli.

 

Et j'ai revu la Souple et la Très-blanche, telle

Que les dieux l'ont parée. Oui, l'amphore était là,

A droite du soleil, entre mes tourterelles,

Des gouttes d'eau tombaient sur ma gorge et mes bras.

 

Et ce fut le silence entre toutes les choses,

Mon bien-aimé, comme un agneau, sur mes genoux,

La mort limpide et tiède et ses sandales roses,

Le roucoulement vierge et plus rien hormis nous.

 

J'ai remis la médaille où l'enfant l'avait prise,

J'ai fixé la terrasse où j'ai vécu, et puis

M'en suis allée. Un souffle, un pas, la ville grise,

Mais je marche en longeant les heures, près d'un puits.

 

La terre se soulève, offrant ses mosaïques

Et sa porte embaumée. Et je passe. Mes mains

N'étreignent que du vent et des roses bibliques,

Mes voiles safranées tournent dans les chemins.

 

Bien-aimé, nous voici sur le seuil où s'arrête

La mémoire. Un cri sourd et l'ombre a répondu.

Les colombes sont aux remparts, et nos deux têtes

On fait s'envoler l'heure au delà du ciel nu.

 

Pour la première fois, depuis des millénaires,

Je m'en reviens frapper contre la porte d'or,

Pour que l'éternité, qui vit sous mes paupières,

Nous retrouve à genoux derrière le décor.

 

Les siècles frapperont sur les dalles. Les hommes,

Ceux d'El-Djem et du sable, engloutis sous leurs fards,

Voyant ce sarcophage ailé, ceux dont nous sommes,

N'auront qu'un cri: les colombes sont aux remparts.

 

***

 

J'ai rebâti la Cité vierge et ses mosquées,

Pierre à pierre et jardin par jardin. Mes yeux lourds

Charriaient la lumière et mes jambes musquées

Embaumèrent le vent. Je fus l'être d'amour,

 

La multitude ailée et le sang des portiques.

Un bonheur souterrain semblait sourdre. Les dieux,

Lancés comme une proie, arrachaient ma tunique,

L'espace incendia ma nuque et mes cheveux!

 

C'était l'heure nubile et démente. Le sable

Retroussé, battait l'air. Du soleil aux naseaux,

Les seins nus et livrés à l'azur redoutable,

J'ai senti le désert se coller à mes os.

 

Les dieux fuyaient sous l'avalanche. J'étais libre.

L'esclave des jardins et des minarets blancs,

Sur son ventre aminci, tenant en équilibre

Une rose de sable, a fermé ses bras lents.

 

Je me regarde vivre et le silence marche.

Mes yeux sont au niveau des siècles. Sous mes doigts,

Quelque chose de triste et qui bouge, des arches

Où le soleil recule, et ma maison, je crois.

 

Je scrute l'horizon, mais rien, nulle terrasse.

La ville clandestine a perdu ses colliers,

La courtisane-enfant a retrouvé sa trace,

Car mon voile, ce soir, flotte entre les piliers.

 

La croix de sable, 1927



06/12/2012
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