Jeanne Dortzal

Jeanne Dortzal

Par delà

Par delà

 

Donne... Elargis tes yeux jusqu'à sentir le vide

S'engouffrer sous ta peau.

Perçois-tu le rivage où le temps se dévide?

Cette grappe d'air chaud,

 

Cette odeur mgnétique et ce bouclier d'ombre,

Cet antre velouté cachant dans ses replis

Les soleils que j'enfourne et ce ciel en décombre,

N'ont-ils pas, sous ta lèvre, un goût de paradis?

 

Allongé comme un dieu sur la stèle qui bouge,

Tes deux bras soulevant ce calice entr'ouvert,

N'as-tu pas déployé, comme une voile rouge,

Mon désir dont l'essor a dépassé ma chair?

 

Ah! que ma volupté te soit comme une amphore,

Où ton front viendra boire et buter ton cerveau;

Ce ciel qui nous enserre et que l'instant redore,

D'un bond nous a remis, ce soir, à son niveau.

 

Je t'ai voulu semblable à ces bêtes qui ploient,

Et dont les reins puissants maintiennent sur le sol

La lumière et l'odeur des saisons qu'on déploie,

Comme si l'univers tirait sur leur licol.

 

Et cependant nous serons tels que cet abîme,

Les astres flotteront un jour entre nous deux;

Chacun se dressera pour toucher l'autre cime,

Le torse balafré de larmes et d'adieux.

 

Viens, la nuit qui descend s'élargit comme une île,

Rien de nous ne saurait mourir; ferme tes bras

Sur la chambre qui plane et dont l'orbe immobile

Concentre l'infini des cieux qu'on n'atteint pas.

 

En me donnant à toi de toute ma tristesse,

T'aurais-je donc courbé vers ma gorge, ô bonheur?

Suis-je un rayon brisé de quelque astre en détresse

Pour sentir ruisseler ces larmes dans mon coeur?

 

Comme tu m'apparais lumineux et profane,

Avec ta chevelure où ma bouche a roulé.

Golfe du souvenir où cinglent des tartanes,

Dans une odeur de miel et de raisin foulé!

 

Ah! dussé-je engloutir ma force et disparaître

Dans cette houle où mon baiser s'est suspendu,

J'irai, léchant la trace où s'imprime ton être,

Pour te sentir peser sur mon torse étendu.

 

J'aurai joui de toi jusqu'à sentir mon rêve

Eclater sous ma tempe. A chaque battement,

Projetée au-delà des saisons qu'on soulève,

J'apercevais notre âme et son aile en suspens.

 

Mais plus battait le soir, plus je croyais entendre,

Dans un chaos de fleurs, de musique et d'encens,

Nos fronts briser cette ombre où nous allons descendre,

Et cette plainte allait toujours s'élargissant.

 

Etreignons-nous! le temps a besoin de pâture.

En lui jetant nos corps, puissions-nous contempler

Un halo formidable autour d'une ossature,

Et ciel qui sur nous semble avoir débordé.

 

La croix de sable, 1927.



03/12/2012
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