Jeanne Dortzal

Jeanne Dortzal

Pour de Max

Pour de Max

 

On t'aimait, comme on aime un arbre, puissamment,

Ta façon de pousser le ciel, d'un coup d'épaule,

Pour remonter jusqu'à la source, à chaque rôle;

Ton geste dévoreur d'espace, ton élan

 

Vers l'éther incurvé; la chose qui fut toi,

Atomes du soleil et musique des nues,

Dans un tel flamboiement nous a rejoints. Si drues

Les heures qui naîtront, bien que l'âme ait grand froid.

 

Tu nous auras donné l'accolade des forts.

Les plus désemparés se souviendront, sans doute,

Du feuillage épandu dans la plaines. Leur route

Ne sera qu'un sillon qu'aura creusé ta mort.

 

Car l'arbre, en vérité, s'appuyant contre Dieu

Du tronc jusqu'au sommet, dans ses métamorphoses,

Ne fut qu'un hymne à la lumière. Et tout ce rose

Qui crépitait, l'ardeur de ce squelette en feu,

 

Sa luminosité terrible n'était bien

Qu'une réponse offerte aux hommes par une âme

Dont chaque cercle allait, élargissant la flamme,

Pour qu'elle demeurât l'invisible lien.

 

Semeur de souvenirs et disciple du jour,

O cendre qui ne fus qu'une aile repliée,

Urne que le silence et l'ombre ont soulevée,

Afin que l'horizon pût en faire le tour.

 

D'où peut venir ma certitude qu'en tous lieux,

Sur la mer, dans le vent et le ciel qu'on dépasse,

Nous te verrons surgir, Prométhée de l'espace,

Rivé à l'infini qui t'a crevé les yeux?

 

Déjà, participant de l'éphémère, seul,

Sur la cime escarpée où crépitent les mondes,

Tu fais incliner l'heure en projetant ses ondes

Vers ceux dont la jeunesse a baisé ton linceul.

 

Te voilà donc à la limite des instants;

L'aube qu'on voyait poindre au fond de ta parole,

S'étend, démesurée, ayant Dieu pour coupole.

Quel ange a recueilli ta voix au fond des temps?

 

Pour que persiste en nous ta lumière et son vol,

Nous revoici groupés dans la forêt vivante,

Où l'enfant millénaire et l'antique servante

Regardent s'allonger ton ombre sur le sol.

 

N'est-ce pas qu'il fait clair? Il me semble avoir bu

Le ciel jusqu'à tomber. Je titube et je pleure

En m'accrochant à ta clarté. Serait-ce l'heure

Où ton fantôme chante? Et mon esprit tendu,

 

L'éternité sous mes paupières, dispersant

Ta cendre à travers Dieu, je reviens dire aux hommes

Ce qu'il faut de soleil pour mourir. Tous, nous sommes

Tes compagnons d'espace, ayant le même sang.

 

Nous l'aurions échangé, sans doute, pour revoir

Tes yeux extasiés, mais jalouse est la vie;

Le corps ne suffit pas, l'âme qu'on crucifie

Doit peupler l'étendue et nous apercevoir.

 

Défends-nous contre l'ombre et quand la mort viendra,

Projetant sa lueur énorme vers l'entrée,

Déchire ce soleil, refais une trouée,

Pour que nous entrions dans ce ciel qui battra.

 

***

 

Les uns n'auront donné leur âme qu'en boîtant,

La mort irrésistible, en baisant leurs paupières,

Aua tout emporté, même le sang des pierres,

Et les vieux souvenirs qu'ils avaient en partant.

 

Mais ceux que la beauté mura, ceux dont l'orgueil,

Fait de miséricorde et de splendeur intime,

Ne fut qu'un long sanglot vers la nuit qui chemine,

Ceux-là se sont cognés à Dieu dans leur cercueil.

 

J'en connais dont le front n'était qu'un battement

Et dont le coeur bougea dans la flamme, après l'heure.

On les avait cloués vivants dans leur demeure

Et leurs yeux dépassaient le seuil en s'en allant.

 

Le dernier fut un homme entre tous les humains;

Sa croix de sable était clouée à ses épaules;

Il avait parcouru le vide jusqu'aux pôles;

Un peu de terre était restée entre ses mains.

 

Et les plus fraternels, n'osant plus l'aborder,

Ecoutèrent le chant des syllabes antiques;

On avait balayé du ciel sous les portiques,

Une femme tendit les bras pour le border.

 

N'est-ce pas elle, avec son coeur de chaque jour,

Elle, qui résuma ta vie et sa détresse?

De Max, étais-tu donc toute notre jeunesse,

Se pourrait-il que la servante eût tant d'amour,

 

Si tu n'avais laissé tomber à nos genoux

Ce poème invisible et maculé d'espace:

Ton enfance, la nôtre, et qui tourne et repasse

Dans la fumée, où Dieu ôte les derniers clous.

 

La croix de sable, 1927



09/12/2012
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