Jeanne Dortzal

Jeanne Dortzal

Vieux bougre, dur chagrin

Vieux bougre, dur chagrin

 

Ainsi va s'accomplir le fabuleux voyage

     Dont ma carcasse a tant rêvé.

L'horizon et ma peau collés au bastingage,

     Qu'il fera bon te soulever

Vieux bougre, dur chagrin couché dans les cordages.

 

On part nous deux, vois-tu, c'est déjà quelque chose...

     Pourquoi renifles-tu si fort?

La nuit chante et je l'entends à peine. Repose

    Ton front sur mon épaule et dors:

Il est trop tard pour remonter jusqu'à la cause.

 

Pour l'instant, laissons-nous balloter par le vide,

    En plein amour, sans rien de plus.

Ah! demeurons ainsi, pour que Dieu se décide,

    - Au fond rien n'étant révolu -

A noyer jusqu'au coeur ce passé qu'on dévide.

 

L'oubli ne peut donner son entière mesure

     Qu'au large, et la côte est si près.

Quelle main viendra renforcer la voilure

     Et suspendre en haut des agrès

Notre jeunesse, espoir allant à l'aventure?

 

Ne m'abandonne pas et reprenons la barre;

     Virons de bord, si tu le veux;

La clarté qui louvoie a remis sa simarre;

     Son souffle a baisé mes cheveux:

Je sais que désormais plus rien ne nous sépare.

 

Je sais qu'il faudra fuir au delà de la vie

     Pour extrirper le diamant

De ta guangue, ô passé; tout ici m'y convie,

     L'étendue offerte aux amants

M'appartient: je boirai le ciel jusqu'à la lie.

 

Lorsque l'illusion est à ce point vorace,

     Mieux vaut s'embarquer sans retour

Sans jamais détourner la tête. Pile ou face!

     Au dernier perdant, mon amour,

Vieux bougre, dur chagrin qui relèves ta face.

 

Le credo sur la montagne, 1934.



28/11/2012
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