Jeanne Dortzal

Jeanne Dortzal

Au bord de l'autre rive

Au bord de l'autre rive

 

Au bord de l'autre rive, existe-t-il sans doute

Un jardin suspendu. Je garde en moi l'espoir

D'un paradis sans nom, immense reposoir

Offert aux condamnés tombés en cours de route.

 

Si mon erreur m'entraîne, ayez donc l'obligeance,

Vous qui passez sous ma lucarne en sifflotant,

D'aller voir si ma soupe est chaude, et s'il est temps

De savoir si là-haut Dieu remplira ma panse.

 

Bah! direz-vous, ce n'est qu'un poète qui raille

Et qui joue à mourir sur un air d'autrefois;

Peut-être voulait-il que le gâteau des rois

Lui tombât dans la bouche ainsi qu'une ou deux cailles.

 

- Vous ne voyez donc pas que je mâche et remâche

Sans discontinuer, et les yeux en dedans?

Cela fleure le ciel et caresse mes dents;

Vous n'avez donc rien vu? Pas encor, que je sache.

 

Et pourtant, j'engloutis un peu plus de lumière

Chaque jour, car j'ai beau n'avoir pour tout repas,

Que l'éternel menu qu'on accorde aux forçats,

Des croutons de soleil nagent dans ma soupière.

 

Je m'en voudrais à mort, si baffrant comme un autre,

Rassasiant ma faim toujours prête à bondir,

Je sentais mon cerveau brusquement s'assoupir,

Au lieu de rebrasser l'espace qui fut nôtre.

 

Mais Dieu me tranquillise en mettant sur ma table

La seule nourriture où mon coeur a puisé:

Les livres et l'encens, le pain que j'ai baisé,

De quoi rendre jaloux le mur le plus minable.

 

Vous pouvez m'enfermer jusqu'à la fin  des âges,

Et condamner mes jours à l'immobilité,

Je ne me plaindrai pas, ayant vu la clarté

De l'autre souterrain, bâtisseur de mirages.

 

Je jouis à l'avance, en songeant à la clique

Qui n'osera franchir les derniers échelons

Conduisant au grabat. La peur sous les talons

Chacun tendra le cou, mais Dieu prendra sa trique.

 

On ne pénètre pas dans l'asile du Rêve

Sans ôter ses souliers, et sans un sauf-conduit

Vous permettant de voir, au sommet du réduit,

Cette toile de fond que la douleur soulève.

 

Je vous engage à battre encore la semelle

Jusqu'à l'instant précis où, franchissant le seuil,

Mes souvenirs viendront rouler sur mon cercueil,

Emportant ma jeunesse et ce toit qui m'appelle.

 

C'est alors seulement, la mort suivant sa courbe,

Que descendront vers moi ce jardin suspendu,

Ce paradis sans nom que je croyais perdu:

L'ange fera jaillir les soleils de leur tourbe.

 

Ne regrette donc rien, et vis tout d'une haleine,

Ton regard haut dressé vers ce plafond brumeux;

Le froid pourra sévir, la faim brouiller tes yeux:

Ton oeuvre est là, qui sans arrêt, tire sa chaîne.

 

 

Le credo sur la montagne, 1934 



22/11/2012
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