Jeanne Dortzal

Jeanne Dortzal

Du vin!...

Du vin!...

 

Du vin! Mettez la gourde au sommet de la table,

      Et laissez-moi cuver ma peine.

Le soleil qui n'est plus a laissé son haleine

      Dans cette auberge au goût d'étable.

 

Les coudes morts, fixant mon âme qui s'englue,

Je vais, sondant l'espace, et d'un revers de bouche

Crachant vers la clarté que l'automne dilue,

J'enfonce jusqu'au front dans l'oubli qu'on débouche.

 

Plus de sexe, le vin a nivelé ma chair.

Semblable au débardeur qui tangue vers l'alcool,

J'ai déboutonné l'heure et versé dans mon bol

Vingt degrés d'espérance et l'odeur du désert.

 

Ah! ne me dites rien, puisque la grand' nuit tremble

Et plante son crochet sur les meilleurs de nous;

Le temps avait besoin de nous bercer ensemble

O pleurs, qui malgré moi, rouliez sur mes genoux.

 

Regardez! Le vin saute à la face des hommes,

Et dans un craquement de toutes nos mâchoires,

Nous voici revenus au rêve où nous en sommes,

Car le vin n'a jamais coulé dans nos mémoires.

 

L'auberge ou la maison, ces murs griffés de suie?

Je ne reconnais plus cet horizon poussif;

Mes larmes on brûlé le sol où je m'appuie,

Seule ma solitude est là comme un récif.

 

Quand j'aurai titubé jusqu'à ne plus savoir,

Si la terre et les cieux se tiennent par la croupe

Je fixerai mon rêve à travers cette loupe.

Je ne réclame rien de Dieu, car mon pouvoir,

 

Métamorphosant l'ombre où ma tristesse dans,

Fera surgir, sous ce cristal, jusqu'au contour

D'un impossible et chaste et lumineux amour,

Dont les anneaux vont m'encerclant depuis l'absence.

 

Du vin! L'heure s'incline au fond de mes prunelles

Et le néant rougeoie. Eh! qu'importe après tout,

Si balayant l'étable où pourrissent tes ailes,

Tu tombes de bonheur ainsi qu'un homme saoul.

 

La paille du silence est une certitude,

Après avoir soupesé Dieu dans tes mains rudes,

      Abats-toi comme un boeuf et dors,

              Ayant à tes talons,

          Comme une flaque d'or,

          Ce ciel où nous roulons.

 

La croix de sable, 1927.



13/12/2012
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