Jeanne Dortzal

Jeanne Dortzal

Je n'ai eu chaud qu'ici

Je n'ai eu chaud qu'ici

 

Pour vous, Maman.

 

Je n'ai eu chaud qu'ici, dans ce creux sans rival

Où l'homme et le chevreau se retrouvent: ta jupe.

L'ai-je baisée et rebaisée! Et cette huppe

Qui s'en allait de guingois, quand j'avais mal,

Ta coiffe, oiseau de lin dont l'automne s'occupe.

 

Il faut avoir eu froid jusqu'aux os pour goûter

L'abondance d'un coeur vous offrant sans réserve

Le pain et la chanson, avec la même verve,

Les mêmes souvenirs, le même bruit de clé,

Et cela dans la chambre au berceau qu'on conserve.

 

Si je vivais jusqu'à la fin des siècles, rien

Ne pourrait remplacer cet amour, dans ma gorge,

Cette sorte de râle arrivant d'une forge

Dont grand-père était roi, Maman le jeune chien,

Et qui sent la limaille et la galette d'orge.

 

On a beau croire à sa jeunesse, on reste coi

Devant de larges yeux dont tombe la paupière,

Et dont l'orbite a conservé votre lumière

Peupliers, compagnons qui me faisiez la loi,

Le long du Rhône où s'évadait votre écolière.

 

M'entends-tu, m'entends-tu, pauvre femme? Il le faut.

J'ai replié mes bras pour sangloter plus vite...

Ah! reste un bout de temps, je me sens si petite...

La mort n'en saura rien, j'aurai l'air d'avoir chaud,

Même si le volant de ta jupe s'effrite...

 

Le credo sur la montagne (1934).

 



14/11/2012
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