Jeanne Dortzal

Jeanne Dortzal

L'aveugle

L'aveugle

 

Songe à lui qui chemine, au-delà des hivers,

Sans famille, sans Dieu, les prunelles crevées,

Et dépassant la nuit, se couchant en travers,

A soutenu le ciel sur ses deux mains levées.

 

Songe que chaque instant qui tombe sur ses yeux

Ne lui révélera ni soleil, ni masure,

Et qu'en serrant ses os, pour seule nourriture

Cet homme boira l'ombre, en écartant les cieux.

 

Regarde-le passer! Ses haillons sur l'échine,

Faisant claquer sa langue à l'odeur du pain chaud,

Il avance, à tâtons, sans que nul ne devine

Qu'il remâche ses jours, en regardant là-haut.

 

Et la plaine s'étend, impassible, muette,

Avec sa terre où l'homme enfonce à chaque pas;

Nul arrêt, mais au bout du voyage, là-bas,

La même terre grasse où roulera sa tête.

 

Va, tu peux dominer ta tombe d'un regard,

Car le néant qui bouge au fond de tes prunelles,

Ne t'aura pas conduit, sur la route, au hasard:

L'autre clarté devait t'atteindre, à travers elles.

 

C'est pourquoi, ton bâton de pauvre entre tes jours,

Le coeur rassasié, faisant signe aux nuages,

Tu marches gravement, comme ont fait les rois-mages,

En poussant ton étoile au milieu des labours.

 

La croix de sable, 1927.



10/12/2012
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