Jeanne Dortzal

Jeanne Dortzal

Le caméléon

Le caméléon

 

On, ce on doit rester anonyme,

    N'est-il pas vrai, Seigneur,

Puisque j'ai pleuré cet être infime

    Et grand comme ton coeur.

 

 

Je me souviens: on bourrait sa pipe

    En buvant l'avenir.

L'absinthe, empoignant mon vieil Oedipe,

    Tanguait, sans plus finir.

 

J'étais haute cmme ça: Tom-Pouce

    Regardait en dedans,

Ses os en croix et va-je-te-pousse...

    Christ desserrait mes dents.

 

Le pardon, déroulant sa simarre,

    Enveloppait mes reins,

Tandis que l'homme, d'un rire hilare,

    Entonnait ses refrains.

 

On m'a dit: Prends-la, je te l'ordonne.

    La bête s'empoissait

A la vitre, et son regard atone

    Etait vide à jamais.

 

J'avais grand froid, - j'étais si petite -

    Quand le caméléon

Tourna sa queue, enfla sa lévite

    En sifflant vers mon front.

 

Alors, j'ai prié, je prie encore,

    Prête à m'évanouir: 

L'homme insiste, j'avance, et l'aurore

    Monte. Qui va mourir,

 

La bête ou le petiot qui recule?

    Nous deux, nous deux, Seigneur!

Car moi, ton enfant, ce crépuscule,

    S'est plongé jusqu'au coeur

 

Dans la satisfaction jalouse

    De tuer sans merci

La bête saignant comme un arbouse

    Sur le plancher moisi.

 

Oui, j'ai tué. Mon ardeur étrange

    Croyait tout apaiser;

Et pourtant, j'ai surpris l'ange

    Déposant son baiser

 

Sur ce corps à pustules dont l'âme

    Eclairait ma raison.

L'homme riait: nous nous regardâmes.

    J'avais, dans ma toison,

 

Des pleurs coagulés par la vie.

    Et c'est tout, oui, bien tout.

Depuis, je saigne. Je vous supplie

    Mon Dieu, je tends le cou

 

Afin que la douleur ne m'accorde

    Aucun répit, aucun.

J'ai mérité, clous, éponge, corde;

    Je réclame pour l'un

 

Ta mansuétude, car l'absinthe

    Avec son muffle d'or

Devait humer sa peine: nuit sainte

    Puisque je pleure encor.

 

Et pour l'autre, nul état de grâce,

    Nul, devant expier

Jusqu'à la fin des siècles. Ma face 

    Supplie...

 

                    -Oui. Va prier.

 

 

Le credo sur la montagne, 1934

 

 

 

 

 

 

 

 



24/11/2012
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