Jeanne Dortzal

Jeanne Dortzal

Une maison de la Casbah

Une maison de la Casbah

 

Ouvre, voici du sable et de l'or. Tes yeux, femme,

Je ne veux que tes yeux pour assouvir le soir.

Le silence moulant étroitement mon âme,

J'ai franchi la demeure où nul ne vient s'asseoir.

 

Nul, hormis le troupeau d'esclaves et de nègres

Dont la vivante odeur s'écrase et rebondit.

Des flaques de misère ont dû ronger le lit,

Je n'aperçois qu'une ombre et des murailles maigres.

 

Quelle pitié de mâle a blotti dans mes bras

Cette rose publique? Est-ce moi qui contemple

Ces sinuosités d'idole? Mon front bat

Comme si je venais de découvrir un temple.

 

Un millénaire amour m'emplit; je n'ai plus d'âge.

Ayant posé ma tête à l'ombre de ses yeux,

J'attise leur silence. On dirait un roi-mage

Aux portes du désert. Je joue avec des creux

 

Que je remplis de sable, et le sable remue

Et tourne sur lui-même. Un regard? Plus encor,

La femme ayant gardé dans ses prunelles d'or

Ce qui ne peut s'atteindre. Et la nuit continue,

 

Tout est pareil; j'entends les ruelles, là-bas;

Une fontaine pauvre au sanglot métallique;

Quelqu'un frappe et s'éloigne; une odeur de lilas

Et de raisins crevés s'échappe des boutiques;

 

Et l'odeur est si neuve, et si neuves les choses,

Qu'en maîtrisant l'espace entre mes doigts, je sens

Monter le jour. des fleurs ruissellent; j'ai leur sang

Sur mes mains, sur mes yeux, la chambre en devient rose

 

Et balbutie. On se croirait à quelques milles

D'un paradis perdu. c'est bon jusqu'à pleurer

Comme la chienne, au loin. Et, debout, immobile,

J'ai salué la tombe où je venais d'entrer.

 

Alger.


Les versets du soleil, 1921



01/10/2012
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